© AU SUIVANT ! La pépinière culturelle - 2019

DES LIEUX ET DES MOTS

Journées Européennes du Patrimoine 2017 et 2019

Dans le cadre des 34ème et 36ème éditions des Journées Européennes du Patrimoine, la pépinière AU SUIVANT ! sur une commande de la municipalité de La Riche, a proposé deux visites originale de la ville de La Riche, à partir de témoignages d'habitants. Quelques uns sont repris ici, pour donner à voir la vie de la commune, à certains moments de son histoire.

Textes réunis par Benjamin Chapelot, comédien

Textes et illustrations : Au Suivant !, Ville de La Riche (archives) et panneaux de l'exposition "La Riche 2030"

Relecture, harmonisation, mise en page : Mathieu Gigot, Au Suivant !

Du patrimoine aux patrimoines...

 

On évoque souvent le patrimoine comme un héritage matériel : c'est la partie visible de l'iceberg. Châteaux, maisons et sites remarquables, prestigieux ou spectaculaires, sont connus, reconnus et mis en valeur. Les habitants, sans doute plus que les touristes, connaissent, eux, leur patrimoine quotidien. Ce  patrimoine de proximité, plus discret, plus modeste, d'apparence parfois banale est pourtant bien présent. Quoique parfois disparu, il reste en mémoire, présent dans l'histoire et la mémoire locale.

 

A partir d'un recueil de textes donnant la parole aux anonymes, paroles et lieux seront mis en jeu telles les pièces d'un puzzle qui forme l'image d'une histoire de La Riche, ces témoignages étant associés au patrimoine matériel de manière intime. Ce qui s'envole et ce qui reste, de ces traces de l'histoire, pourraient bien nous surprendre.

 

Le patrimoine immatériel est plus invisible. Il n'est pas imperceptible mais il a besoin de passeurs. Il n'existe pas sans l'activité des hommes et des femmes, sans leur vie, sans leur mémoire, sans leur parole. Il est fait de pratiques, d'usages et de souvenirs, encore plus fragiles que les vieilles pierres ou les vieux livres. Mais on le connaît tous, intimement, car il est fait de banalités d'une époque qui deviennent un héritage qui nous constitue, laisse des traces, car il agit, et modèle notre petit monde...

J'ai fait ma première communion. J'étais un peu obligée, sinon les maraîchers nous tiraient la tronche...

" Il y avait des personnages effrayants. Le rémouleur, qui affûtait les lames, et qui avait l'air tout droit sorti du moyen-âge, en guenilles, on aurait dit un clochard, quoique les clochards sont bien mieux habillés aujourd'hui. Et « peaux de lapin » qui criait toujours « Peaux d'lapin, peaux !» avec la même dégaine. Ils me faisaient peur. Et le caïfa qui passait avec son triporteur, qu'il ouvrait. Ah, les senteurs du café et la chicorée, je l'ai encore dans le nez. Avec mon frère, les jours de marché, on ramassait le crottin de cheval sur la route pour fumer les parterres de la cour, chez nous. Et puis là, j'ai fait ma première communion. J'étais un peu obligée, sinon les maraîchers nous tiraient la tronche, on était mal vu. Le jour de ma communion, l'alerte a sonné, les sirènes ont hurlé. On était dans l'église, le curé nous a tous rassemblé dans le presbytère. Il a eu raison. Les bombes ont sifflées et sont tombées toutes autour de nous. On s'en est tous sortis. Sauf certains qui sont rentrés chez eux avant la fin de l'alerte. Et la sœur du curé aussi, qui a passé la porte de l'église avant que ça sonne une deuxième fois. On a entendu une bombe. Quand je suis sorti, j'ai vu sa main qui dépassait des décombres. C'était le matin du 8 juin 1944 ".

Liliane

Ces ballons dans les vitres, c'était un moyen de dire "on est là, on existe"

 

" Je viens de Luynes, je suis venue travailler ici en 1990, à la bibliothèque. J'ai passé mon diplôme, et j'ai consulté les annonces. La Riche proposait un mi-temps dans une petite structure à deux postes, pour adultes et enfants. C'était intimiste, on connaissait tout le monde. C'était pour moi important qu'il y ait de la proximité, de l'échange, qu'on ne soit pas dans une logique de consommation. Je connaissais les parents, les enfants, je voyais passer les classes. Parfois, on entendait un ballon cogner dans les portes vitrées. C'était les ados de la cité qui faisaient des bêtises. Je sais que La Riche avait mauvaise réputation, que ces cités pouvaient effrayer les gens. Ces ados qui n'osaient pas rentrer à la bibliothèque, ces ballons dans les vitres c'était un moyen de dire « on est là, on existe ». J'ai vu passer des générations, ces jeunes ont grandi. Et aujourd'hui, parfois, ils viennent s'excuser d'avoir été un peu turbulents dans leur jeunesse. Ils ont pris du recul sur leur comportement. Ils vivent toujours ici, et emmènent leurs enfants à la médiathèque. Ou ce sont leurs enfants qui les y emmènent, comme ils sont venus découvrir la bibliothèque avec leur classe. C'est un peu un village La Riche. Quand j'allais au marché, les enfants disaient « Regarde maman c'est la dame de bibliothèque ! ». C'est ce que j'aime, et c'est ce qui est important dans mon métier : ce lien social, et puis guider les gens vers de belles choses ".

Patricia

F O C U S

La bibliothèque de La Riche a brûlé, laissant derrière elle un grand carré de pelouse. Le projet de la médiathèque sera quant à lui voté en 1994 par le Conseil municipal. Un véritable travail de coordination et de dialogue s’engage alors entre les différents acteurs du projet : définition des enjeux et besoins, prises de contacts, constitution d’un groupe de pilotage, visites de bibliothèques et médiathèques, lancement du concours pour le bâtiment. Ce sera finalement l'architecte Patrice Vallée qui sera retenu pour concevoir le bâtiment inauguré en 2000.

F O C U S

Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, la ville est bombardée à 9 reprises entre juin et août 1944. Le bombardement du 8 juin 1944 va notamment générer de nombreuses destructions, dont celle du prieuré et du viaduc Saint-Cosme.

Il y avait des champs de salades, de choux, des odeurs de fumier

 

" Il n'y avait rien ici. Pas d'activité, pas de piscine, pas de sport, pas de bibliothèque. On s'ennuyait ici pendant les vacances. Mais il y avait de la place pour le rêve, du temps pour regarder les choses. Papa m'avait abonné à Fripounet et Marisette. Je lisais Balzac, la Bibliothèque rose, le Club des cinqs, Homère, les journaux qu'il me ramenait de son travail. Il travaillait à la SNCF. On écoutait des opérette et des opéras. C'était les années cinquante, j'allais à l'école Ferdinand Buisson, mais c'était pas drôle. En face, il y avait des champs de salades, de choux, des odeurs de fumiers. Il n'y avait pas de tout à l'égout avant, ça restait dans les caniveaux. Il n'y avait pas de boutiques, la marchande de poissons passait avec son triporteur deux fois par semaine. La laitière tous les jours vendait le lait à la mesure. On avait des poules et des lapins, chez ma grand-mère rue Saint-François. Ma grand-mère les saignait, en arrachant l’œil, en les pendant par les pattes arrières avec un bol de vinaigre au dessous. On les dépeçait et on plaçait les peaux au bout d'un bâton par la fenêtre pour les sécher, et le marchand passait les acheter. Un jour papa a exigé le coup du lapin pour le lapin avant la saignée. On voyait le curé (le chanoine Braut) passer sur son vélo, avec une épingle pour remonter sa soutane. Juste à coté, en face de la mairie, il y avait un patronage tenu par des bonnes sœurs, avec qui je partais en vacances dans le Cantal faire des marches avec mes copines. Je préférais les copines aux colos SNCF. Mes parents avaient peur pour moi, pas de boum, pas de sorties avec les garçons un peu louches, et je n'étais pas rebelle. L'éducation à l'époque c'était protéger, interdire, et pas de discussion. « Quand tu seras majeure tu feras ce que tu veux ». Et ils ont tenu promesse, ils ne se sont jamais mêlés de ma vie. Quand j'ai eu ma première paye en 70, 500 francs à l'époque, je suis monté à Paris avec ma mère (on avait droit aux tickets gratuits avec papa), on a été au Carreau du Temple, je me suis acheté un maxi en daim, beau comme tout, à la mode, qui m'a coûté tout mon salaire. Il fallait bien que me rattrape un peu. Il y avait un grand décalage entre Paris et la province. En m'habillant à Paris, j'avais toujours une saison d'avance sur Tours. C'est Alain Michel, le maire, qui a tout changé ici. Avant c'était des maires maraîchers. Mes parents, eux, ils étaient ouvert sur la modernité. Mais taiseux. Il ne parlaient pas beaucoup d'eux. En vieillissant, j'ai l'impression de me rapprocher d'eux sur ce point. C'est drôle ça. Qu'est ce qui nous rattrape de nos parents ? "

Maryse

F O C U S

Dès la fin du XVIIème siècle, le territoire de La Riche devient un important fournisseur des marchés de Tours. Elevage, maraîchage, culture de chanvre, de lin, de céréales sont autant de sources de revenus pour la ville.

En 1935, plus de deux-cents foyers de maraîchers, jardiniers ou cultivateurs sont présents sur la commune, auxquels il convient d'ajouter quelques horticulteurs. En 1948, La Riche extra compte 215 Ha. de culture légumière. L'activité maraîchère se développe, se modernise et s'amplifie jusque dans les années 1960-70.

Mais la limitation du foncier, le changement des habitudes de consommation et l'urbanisation entraînent une disparition progressive de cette activité à partir des années 1970.

On vendait les bâchons à même le sol au marché des Halles...

"Les maraîchers, ils faisaient leur boutique en mettant leurs légumes dans des bâchons en osiers non pelés, fargués sur des carrioles tirés par des chevaux ferrés qui claquaient les pavés. Et on vendait les bâchons à même le sol au marché des Halles. Pour l'engrais, tous les maraîchers allaient dans les 5 quartiers militaires de Tours, où il y avait tous les chevaux et leurs crottins.

Il y avait de tout ici : des fruits, des légumes, du lin pour les voiles, du chanvre pour les cordes, de l'horticulture pour le marché aux fleurs, des bovins. Tout le lait de Tours venait de La Riche. Et des produits réputés partout en France, grâce aux bonnes terres et au climat ligérien.

On aidait les parents le jeudi, on faisait le potager. Même l'hiver, et c'étaient de vrais hiver. -10°, -15° parfois, avec de la glace pendant un mois dans les caniveaux, des gerçures au bout des doigts. Une fois, je lavais le linge dehors (il n'y avait pas de machine, c'était à la brosse), et l'eau a gelé au bout de mes doigts. Les draps étaient raides comme du carton. Et les étés étaient de vrais étés bien chauds. Enfin, dans mes souvenirs. Mais je ne me plains pas, je ne dis pas que « c'était mieux avant ». Je ne fais pas parti des vieux aigris. Il faut aller de l'avant. On en a bavé, mais bon. Je ne le souhaite à personne. A 20 ans, j'étais toute timide, et maintenant je n'ai peur de rien".

Liliane

Je suis bien dans ma tour. La vie est parfois noire, parfois rouge, parfois blanche

" Une tour de 15 étages. Je me suis installé au 5ème en 1976, pour me rapprocher de maman, et parce que c'était pas loin du travail. J’étais secrétaire médicale en chirurgie à Bretonneau. A l'époque, il n'y avait pas de vis-à-vis. Mais des jardins ouvriers, où j'allais me promener. Avec de petites maison ouvrières. On se promenait au milieu des arbres fruitiers, il n'y avait pas Equinoxe ni la médiathèque. C'était une autre vie. Ça a changé beaucoup de chose la médiathèque, il y a plus de choses à faire aujourd'hui, il y a les assos, de quoi lire, de quoi se retrouver. Les amis, la piscine. C'est plus sympa. Avant il y avait bien la petite bibliothèque, j'y emmenait mes enfants. Mais c'était boulot dodo, c'était la cité dortoir. Mes enfants allaient à l'école Paul Bert et Ferdinand Buisson. C'était des enfants calmes, pas comme maintenant. Il y a plus de ramdam aujourd'hui. Mais c'est aussi la vie, le bruit. C'est comme un ronronnement. Je suis bien dans ma tour. La vie est parfois noire, parfois rouge quand ça va bien, parfois blanche. Il y a des odeurs de cuisine qui se mélangent. La vie est cool, douce. C'est la Touraine. Mais les vieilles pierres me manquent parfois, les petites maisons détruites que je ne vois plus depuis mes fenêtres, les jardins en bas de chez moi où je ne promène plus mes enfants ".

Maryse

F O C U S

Dans les années 1980, le quartier Niqueux-Bruère est construit, avec ses deux grandes tours, en lieu et places des varennes. En proximité immédiate de jardins ouvriers (actuelle ZAC Saint-Cosme), le quartier Niqueux-Bruère est intégré dans la ville.

L'eau était claire, on voyait le fond

" Mes parents avaient un hôtel, un peu plus loin, au bord de la levée. C'était autre chose. Il n'y avait pas de route, pas de périph. On était au bord de la Loire. L'eau était claire, on voyait le fond. Mes frères allaient pêcher, avec des roseaux et une ligne accrochée au bout, ils remuaient un peu la vase et les ablettes arrivaient, c'était facile d'en ramener des dizaines. D'autres pêcheurs pêchaient exprès pour nous. 11h dans le fleuve, 12h dans l'assiette. Les fritures étaient toutes fraîches. Les salades venaient du potager. On installait des tonnelles dehors pour les vacanciers. Beaucoup de parisiens qui venaient l'été, des ouvriers souvent ".

Mme Martin

F O C U S

La ville de La Riche est fragmentée :

- Les levées du Cher et de la Loire construites pour lutter contre les inondations, souvent support de voitures, forment des barrières visuelles et physiques mais aussi des belvédères.

- Les infrastructures ont divisé le territoire larichois en deux espaces aujourd'hui différents : l'Ouest, espace naturel habité, mais peu dense et l'Est, la ville dense

La Riche a tourné le dos au fleuve, elle s'est coupée de la Loire et peine à renouer des liens avec. Le projet métropolitain autour des îles Noires montre toutefois la volonté de revenir vers la Loire.

La Riche et ses monuments

La Riche compte 4 monuments historiques et 15 ensembles d'intérêt patrimonial repérés dans son Plan Local d'Urbanisme. Ils structurent le territoire et marquent la mémoire des habitants. Le château du Plessis, demeure royale de Louis XI, le prieuré Saint-Cosme, demeure du célèbre Pierre de Ronsard... Autant d'illustres personnages qui ont marqué l'histoire de la commune. Les habitants vivent avec ce patrimoine au quotidien, et se l'approprient...

" Mon frère est né dans la chambre de Ronsard. C'était en 1926. C'était chez mon grand-père. Il était maraîcher, avec ses terres autours. Il faisait visiter les ruines pour les gens de passage, comme ça. Il n'y avait pas de médiateurs culturels ou de formation tourisme. Ma mère à l'époque, allait à Tours, au marché des Halles, en cariole à cheval, il fallait payé l'octroi place Saint Anne ".

Mme Martin

C'était plein de ronces, d'orties et de lierres

" Enfants, on prenait nos bicyclettes et on allait jouer dans les ruines. C'était plein de ronces, d'orties et de lierres. C'était encore le village Saint-Cosme. On allait aussi jouer dans les wagons de la gare Saint Cosme, en ayant peur de se faire attraper par des soldats. Quand il y a eu les bombardements, les bombes qui tombaient dans la Loire tuaient les poissons, et les gens d'ici qui cherchaient de quoi manger allaient les récupérer ".

Liliane

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